Look Sacré est un des groupes les plus intrigants de Montréal. Formé par Simon Malouin (voix guitares, textes), Jean-Sébastien Gervais (voix, batterie) et Alexandre Larin (voix, synthés), Look Sacré propose un rock abrasif où la recherche poétique importe autant que la musique. Le groupe se définit comme du « doom pop », et la presse les qualifie de groupe « occulte » … autant de termes qui captent avec difficulté la singularité du groupe.
Forte de deux albums et de nombreux morceaux éparpillés, leur discographie nous a laissé avec plus de questions que de réponses. Afin de pouvoir retrouver un sommeil digne de ce nom, on a décidé d’aller poser directement nos questions au groupe !
Voici le résultat d’une discussion-fleuve d’environ deux heures où se mêle philosophie continentale, doom metal et… chanson.

Interview originellement prévue pour un format papier abandonné à cause du confinement et de l’arrêt des concerts.

Tu es venu seul, dois-je en déduire que Look Sacré c’est une seule personne ?

Non ! Mais à l’origine je jouais seul sous le nom de Tell’emVisions. J’ai enregistré un album très lo-fi sous ce nom (En attendant les plates-bandes). C’est quand des musiciens m’ont rejoint et que l’on a fait nos premiers shows que Tell’emVision  est devenu Look Sacré.

Et avec Look sacré ça a viré un peu plus Doom ?

Oui, je voulais écrire des chansons… avec un tuning plus bas ! Une de mes grandes fiertés avec Look sacré c’est d’avoir réussi à faire jouer du métal à des gens qui n’écoutaient pas ça ! (rires)

Est-ce que le groupe est toujours le même ?

Non, mais les musiciens qui sont passés par le groupe sont souvent restés impliqués, par exemple notre ancien batteur a fait la pochette du dernier album. 

Justement en mai 2019 vous avez sorti votre deuxième albumSalade-Secte comment s’est passé l’enregistrement ?

Un peu à l’arrache ! On l’a record nous-mêmes dans notre jamspace avec nos micros (des superbes SM58) branchés directement dans la carte son ! À l’origine, on devait aller en studio comme pour l’album Maison-Piège (premier album du groupe, ndr), mais les résultats de la préproduction était tellement satisfaisants qu’on a décidé de poursuivre dans cette esthétique DIY. Ensuite on l’a mixé puis masterisé avec Alexandre Larin et Francis Ledoux.

Le son est assez original, ça me fait penser aux productions de Steve Albini

Oui, Albini disait qu’il enregistrait le son que faisait l’instrument dans l’espace plutôt que l’instrument lui-même. On a suivi cette logique pour Salade-Secte. Dans tout ce que je fais la reverbe c’est essentiel.

Le premier album, Maison – piège vous l’avez enregistré en studio ?

Oui, il a été enregistré dans un studio pro, car on voulait un résultat clean. Pour Salade-Secte on cherchait précisément un juste milieu entre une approche DIY et quelque chose de propre. Car en réalité, je ne crois pas tellement que tu as besoin de bon matériel pour avoir un enregistrement de qualité. Avec des micros SM58 et un peu d’imagination tu peux obtenir des sons caverneux assez géniaux !

Comment l’écriture s’est déroulée ?

Le processus est toujours le même : j’arrive avec les compos et ensuite le groupe l’adapte. Même si sur Salade-Secte, on a parfois jammé comme pour « Silice et cilice« .

J’ai souvent l’impression qu’il y a des samples sur vos morceaux est-ce le cas ?

Non, tout vient des instruments, mais il y a souvent énormément de pistes ! (rires) Peut-être que tu penses à « Baleine Réduite » qui est une version de notre morceau « Ben oui«  ralenti au maximum. C’était juste une blague au départ puis j’ai voulu garder le morceau. Pour certains c’est du laxisme de prendre un morceau déjà fait et de juste le ralentir, mais pour moi c’est important de réutiliser les paroles et les sons. Je considère que ce que l’on fait n’est pas coulé dans le béton et peut avoir une utilité ultérieure. Ça fait partie de ma recherche.

Oui j’ai noté la récurrence de terme comme « Necromensonge » ou « Maison-piège » dans votre musique.

Oui, « Necromensonge »  » revient à la fois dans   »As seen on TV«  et dans « Salade-Secte ». Maison piège revient dans « Lune engagée« .

J’ai l’impression qu’il y a une approche lyrique vraiment particulière avec Look Sacré, comment les paroles sont écrites ?

Look Sacré, c’est une entreprise littéraire. Je me suis résolu à l’idée c’était ma façon de faire de la littérature. J’ai essayé de faire des nouvelles ou des essais, et je continue de le faire. Mais au final, ça prend souvent la forme d’aphorismes que je finis par les réintégrer dans mes paroles. En fait, j’écris rarement pour un morceau ! En général je pioche dans ce que j’ai écrit sans penser au rythme ni aucune autre considération musicale. Donc oui, il y a du sampling, mais de l’autosampling de paroles via mes aphorismes ! (rires)

Tu expliquais sur Facebook qu’un morceau comme « à la parole fausse, commune » faisait écho à ta recherche poétique.

En réfléchissant à ma recherche poétique, c’est un peu ce que je fais avec mes phrases. Je cherche constamment à les transplanter pour prolonger et renouveler leur capacité à arpenter les  »failles du quotidien » de chanson en chanson. Puisqu’il y a très peu de phrases où l’on se sent chez soi et que chacun(e) est l’unique responsable de ses propres ruines. La lune engagera toujours jusqu’à épuisement des stocks humains. Je suis son employé du mois qui ne finit jamais de commencer.

Exact ! Je perçois les phrases comme des lieux, des refuges. Selon moi la phrase qui a le plus gros potentiel c’est celle où on se sent à la maison. C’est pour cela que l’on retrouve certains mots, phrases ou termes musicaux de manière récurrente chez Look Sacré. Ce travail sur les phrases, leurs récupérations et les sentiments qu’elles peuvent générer c’est très important dans Look Sacré.

D’ailleurs, sur Facebook on se présente comme étant de l’art littéraire et non comme de la musique ! La musique est pour moi le moyen d’incarner cet art littéraire. Tu auras peut-être remarqué que sur la pochette de Nécromensonge, c’est l’écrivain Antonin Artaud, influence massive de Look Sacré !

Tu es écrivain en dehors de Look Sacré ?

Je fais des études de littérature à l’UQAM, où j’écris justement un mémoire sur la chanson, dans lequel je la défends comme une forme de littérature à part entière, et non un art mineur. C’est mon combat. On devrait aborder les chansonniers comme des écrivains.

Gainsbourg disait que la chanson était un art mineur tu en penses quoi ?

Si je me lance dans une psychanalyse à froid, on pourrait dire que le problème avec Gainsbourg c’est que c’est un gars visuel. C’est un peintre raté, et, à mon avis, la chanson c’est sa manière de faire de la peinture.

Et le prix Nobel de littérature à Bob Dylan ?

Je vais en parler dans mon mémoire de maitrise car c’est fantastique. J’ai adoré le scandale que ça a fait.

Quelles sont tes influences musicales ?

C’est Neurosis ma grosse référence  ! Surtout les albums Time of Grace et Through silver and blood  ainsi que le petit EP Sovereign. Plus récemment, j’ai beaucoup écouté le dernier album d’Amenra et j’ai découvert The Fall que je trouve fantastique car il y a plein de références qui s’entrechoquent, ça m’influence dans ma manière de chanter. Bashung aussi pour tout surtout l’élégance et le style. Et finalement des groupes comme Duster ou My Bloody Valentine, Captain beefheart et finalement du krautrock comme Amun Dull II et leur légendaire album Yeti  !

Du krautrock ?

Oui par exemple sur l’album Maison-Piège le morceau « WOB » il y a une espèce de noise du début sur l’introduction du morceau c’est clairement pompé sur Negativland de Neu!.

Et que signifie WOB ?

C’est un mot que j’ai inventé. C’est un peu comme notre « amen ».

Qu’est-ce qui influence ton écriture ?

John Maus m’a beaucoup influencé. Il utilise la chanson pour véhiculer un propos assez poussé et c’est fait avec un certain sens de l’esthétisme sans être « cheesy ». Mais surtout je suis très fan du groupe Deathspell Omega. Leurs albums font intervenir de nombreuses références et citations, comme si chacune de leurs sorties étaient des essais littéraires 

Donc l’aspect littéraire dans la musique que tu écoutes c’est important ?

Oui, mais on s’entend aussi qu’il y a du mauvais rock littéraire, il faut que ce soit bien fait. Par exemple je ne peux pas supporter Liturgy avec les concepts absurdes du guitariste.

NDR : Liturgy est un groupe de black metal « transcendantal » qui veut faire sortir le black metal de ses racines nihilistes à grand renfort de philosophie. Si on fait abstraction de l’aspect prétentieux de ce projet le groupe vaut tout de même le détour.

Quelles sont les origines du titre de l’album Salade-Secte  ?

« Salade-Secte », c’est le nom d’un livre de cuisine et ce morceau est écrit comme une recette ! Mais en réalité j’ai trouvé le mot en faisant une partie de Scrabble (rires). C’est important pour moi de faire des mots valises, de souder deux mots ensemble, comme « Maison-piège » ou « Salade-Secte ». D’ailleurs les médias oublient trop souvent le trait d’union entre Salade et Secte. C’est mon côté académique à la Derrida d’insister sur ce genre de chose… Hé oui, pour construire ces noms, je m’inspire aussi de toute la philosophie continentale, comme de Heidegger ! Je trouve qu’il y a beaucoup d’esthétique dans la langue et l’invention de mots.

Comme le mot Dasein Avec Heidegger ?

Exactement. Heidegger, c’était un inventeur de mots génial. Rien que des petites formules comme « la parole parle » ça me fait tripper ! Je ne suis pas un spécialiste de sa pensée, mais ce qui m’intéresse c’est ce jeu hermétique avec le langage.

Tu es la première personne que je rencontre qui trouve de l’esthétisme chez Heidegger et Derrida etc.

Oh, il y en a ! Et c’est fantastique. On en retrouve aussi dans toute l’hantologie.

NDR : L’hantologie est un courant de littéraire instigué par Derrida qui consiste à construire des œuvres à partir d’éléments du passé.  Ce mouvement a également influencé des journalistes et théoricien de la musique comme R. Fisher et S. Reynolds. Musicalement on retrouve de l’hantologie chez des artistes comme Boards Of Canada… L’hantologie a pu être décrite comme le désir d’un futur qui n’est jamais arrivé, manifesté au premier plan de disjonctions ontologiques et historiques.

Il y a un essai de Derrida que j’aime beaucoup, « les spectres de Marx », avec  de belles phrases, comme « les seuls moments où l’on est prêt à accepter les spectres, c’est pour les exorciser et les mettre à la porte ». Paradoxalement, même si on a célébré la mort du marxisme, ce dernier est plus que jamais présent dans nos sociétés.  Je trouve qu’il y a beaucoup de beauté dans cette ironie.

Est-ce que cette approche particulière influence tes compositions ?

Beaucoup ! J’ai une manière de composer très idiosyncratique, (« autodidacte, , personnelles »… ndr) car j’ai appris à jouer pour faire directement mes propres compos, et non  pour reprendre des morceaux.

Il y a une phrase précise sur le morceau « Salade-Secte », « il faudrait les pendre pour ce qu’ils ont à la nuit » qui mérite la pendaison ?

L’obscurité est la matière première à toute entreprise sonore. Or en occident on est régi par les images. On retrouve ces images aussi en musique avec les pochettes et les clips. Alors que l’absence d’image est un peu la raison d’être de la musique. A mon sens, la nuit est un des rares moments où on peut se tourner vers cette obscurité, s’aveugler pour mieux apprécier la musique… Aussi, dans le noir, les gens parlent plus. C’est donc l’Invisible qui conditionne le dialogue et la parole (les confessionnaux à l’église peuvent en témoigner !). Donc on devrait ‘’pendre’’ les gens qui détruisent la nuit avec des lumières, des images, dont nous n’avons pas besoin.

Tu expliques dans ce même morceau que « tu veux pendre la chanson dans l’espace public » ?

On essaye toujours de donner du sens à la chanson « ça parle de ceci » ça parle de « cela ». On lui prête aussi des images, alors que la chanson peut ne parler que d’elle-même sans avoir besoin de montrer que « ça parle de quelque chose ». C’est pour cela que les paroles qui suivent sont « Pour lui faire dire ce qu’elle ne dit pas » (Ndr la chanson). 

Finalement d’où vient le titre du morceau « Préfabriquer les crépuscules » ?

Car nous sommes « préfabriqués » en masse. Ça renvoie à l’idée que cette nuit musicale ne vient jamais complètement, et qu’on n’en reste finalement toujours qu’au « crépuscule ».

Le fait de chanter en français c’est un parti pris esthétique ou politique ?

C’est esthétique plus que politique, car c’est une langue que je maitrise. La question souverainiste (mouvement politique de défense de la francophonie au Québec, ndr) ne m’intéresse pas. Je ne me sens pas du tout impliqué là-dedans. En revanche, je pense que beaucoup de groupes chantent en anglais car ils ont peur de ne pas dépasser la scène locale. Pourtant, en chantant en français, Look Sacré a réussi à être diffusé par la BBC dans ce qui était à l’origine l’émission de John Peel ! Mais, ces dernières années, j’ai noté que les groupes assumaient davantage de chanter en français

D’où vient le terme Doom Pop que vous utilisez pour qualifier votre musique ?

Quelqu’un nous a dit que l’on était « doom pop » et j’ai trouvé ce terme fantastique ! Dans « doom pop » on retrouve l’aspect atmosphérique avec un côté chanson supplémentaire !

Mais idéalement tu qualifierais ton groupe comme étant de la chanson non ? 

Pas nécessairement, à mon sens la chanson est une forme et pas un genre, un genre c’est réducteur.

Des groupes de Doom Pop à me conseiller ?

Justement des groupes comme Amenra quand les morceaux sont joués en acoustique, on se rend compte que ce sont avant tout des chansons. Je rangerai aussi Boris dans cette catégorie car ils ont un aspect heavy qui se mélange avec du glam.The Body également avec leur album « No one deserve happiness », leur objectif était de sortir l’album de pop le plus répugnant possible. Ils intègrent de nombreuses références littéraires également, avec l’utilisation de livres audios dans leur musique.

C’est quoi le public de look sacré ?

Une de mes amies me faisait remarquer qu’il y avait autant de punks, de hipsters et de métalleux à nos shows. À l’origine je viens un peu de la scène métal, mais l’hermétisme et l’élitisme parfois présent dans cette scène m’ont un peu fatigué. Pour l’anecdote, j’ai vu The Body en concert à Montréal qui a débarqué en ne jouant que des samples ! Le public de metalleux n’a rien compris… (rires)

C’est important que les auditeurs comprennent la démarche littéraire ?

Je le souhaiterais oui ! J’aimerais instaurer un dialogue avec eux, pour savoir quel trajet ils font à travers notre musique et comprendre leurs interprétations.

Comment tu aimerais instaurer le dialogue ?

Sur les réseaux sociaux, j’ai essayé de créer de l’échange, par exemple en postant des photos avec des aphorismes, des interprétations de textes… Par les interviews aussi, on en a une sur le site de Cism… Mais c’est parfois difficile de développer l’aspect littéraire dans ces conditions. Par ailleurs, j’ai souvent l’impression d’être en conflit avec les journalistes. Dès que l’on sort un morceau et que l’on essaye d’expliquer notre démarche, il y aura toujours un journaliste qui va nous dire « moi je pense plus que tu es comme ça ». Par exemple les journalistes nous ont souvent qualifiés de groupe « occulte ». Au départ, c’était le fun, puis ça a été réutilisé partout… C’est un problème, personne ne se fait sa propre idée.

Néanmoins il y a un super article sur groupe qui a été fait par la site Soubresaut, j’admire vraiment le travail derrière, l’article témoigne d’un vrai effort pour s’intéresser au contenu des paroles. Je suis un peu un nerd moi-même je veux comprendre mes groupes préférés. A mon sens il y a une conversation à essayer d’élaborer plus loin que la chanson.

Est-ce que le groupe s’est fait aider par les différentes instances culturelles de la ville de Montréal pour se développer ?

On avait participé à une sorte de « hunger games » de la musique dont le nom ne me revient plus. On avait passé le premier tour de sélection de ce concours et on reçoit les commentaires du jury. Le premier commentaire est « pourquoi avoir changé de chanteur » alors que le chanteur n’a pas changé. Le jury a également écrit concernant le morceau « hémisphère mort » « si peu de texte, mais pour dire quoi »… Quand tu reçois ce type de commentaire, tu ne peux que te désoler. Le jury est composé « d’intervenant de la culture », c’est affligeant.

 Et du coup pour les emmerder sur Salade-Secte j’ai mis plein de texte je me suis lâché.

Il faut croire qu’ils n’apprécient pas le minimalisme…

Oui et qu’ils passent à côté des morceaux ! En plus même si j’aime le minimalisme je ne suis fan pas non plus du minimalisme « paresseux » où on se cache derrière l’idée de la place de l’auditeur pour se défausser pour faire d’un vrai travail. Moi je ne veux pas que ce soit comme ça, je souhaite du maximalisme, mais avec une place pour l’auditeur sans faire dans le cadavre exquis. Mais oui cet exemple résume assez bien le sentiment d’être incompris.

Il y a des choses intéressantes qui se passent niveau métal au Québec ?

J’aime bien Akitsa, Show of Bedlam, ou encore Gorguts. À Montréal il y a Birmani avec qui on a souvent partagé la scène (on est sur le même label, Cubachata Records !).

Tu parlais de la lumière et des images qui empêchaient l’écoute de la musique. Ça veut dire que vous n’avez pas du tout d’identité visuelle avec Look Sacré ?

Non ! On a déjà un clip pour le morceau « Après le déluge », et là on va en sortir un autre pour « Préfabriquer les crépuscules » faits par Sam Larlo le guitariste de Tendre.

Il y aura des projections en live ?

Non ! On va se concentrer sur la musique. Sur scène, j’aime aussi l’idée d’anonymat, alors on ne veut pas amplifier les choses ! J’ai toujours dit que Look Sacré n’existe seulement qu’en tant que son sur scène, juste après, nous, on retombe dans notre anonymat. Pour moi, c’est déjà fou de jouer en live et que des gens viennent nous écouter!

Merci beaucoup !